Colloque Debout la République – Vive la République
Sorbonne, 16 octobre 2004
« Formation des enseignants: faut-il en finir avec les IUFM »?
Allocution de clôture de François Gaudu
Secrétaire de VLR !
Pour comprendre cette réunion, qui rassemble des personnes dont les idées politiques sont différentes, il y a une clé. Il doit y avoir parmi nous des gens de l’UMP qui ne sont pas membres de « Debout la République », des militants du PS ou du PC, et beaucoup qui n’ont pas d’appartenance politique. Si nous sommes ensemble, si nous devons nous réunir, c’est parce que nous avons depuis quinze ans toujours été battus séparément.
Battus quand la gauche était au pouvoir, par l’alliance de la technostructure de l’éducation nationale et des pédagogistes. Mais le clivage du pédagogisme est aussi présent à l’intérieur de l’enseignement catholique… La gauche et la droite sont l’une et l’autre divisées sur l’école.
Et la droite n’a pas été capable d’offrir d’alternative, travaillée qu’elle est, à la fois par la défiance vis-à-vis des fonctionnaires, et par la rêverie qu’en remettant tout au marché, on résoudra tour les problèmes – rêverie qui, en ces temps de libéralisation des services, tant sur le plan communautaire que sur le plan international, n’est pas sans inquiéter.
Mais il y a, à droite aussi, des gens qui croient au service public. L’une des choses qui nous rapproche de Nicolas Dupont-Aignan, c’est par exemple que nous sommes comme lui opposés à la privatisation d’EDF.
Or nous assistons ensemble à une spirale d’affaissement de l’école.
Crise rampante de l’école primaire. Comme il n’y a pas de violence, on en parle peu. L’abaissement des exigences, en Français et en Mathématiques, conduit à ce que l’école n’assume plus sa fonction première. Nous venons avec les interventions qui ont précédé de dresser le constat d’échec des IUFM. Les instituteurs étaient mieux formés que les professeurs d’école. Hélas, la hiérarchie de l’éducation nationale tient les instituteurs à l’écart de la formation des enseignants débutants.
La crise du collège – crise ouverte, celle-là – n’est à beaucoup d’égards que le thermomètre qui révèle ce qui n’a pas été fait auparavant.
Crise du primaire et crise du collège expliquent, pour l’essentiel, les sorties sans diplôme et sans qualification de l’école de nombreux jeunes, mais aussi la stagnation de la promotion sociale, parce que beaucoup de jeunes doués, placés dans de « mauvais collèges » et dans des classes trop hétérogènes, n’ont pas bénéficié de la sélection par le mérite qui leur aurait permis de progresser.
Ainsi, jamais le système scolaire français n’a été plus inégalitaire qu’aujourd’hui : par exemple, il y a aujourd’hui, en proportion, moins d’élèves issus de milieux populaires à Polytechnique ou à Normale Sup. qu’il y a trente ans.
L’inégalité du système est très liée à la crise du collège et du primaire. Par conséquent, au lieu de se lancer dans la discrimination positive – constat de faillite du système de formation des élites -, comme l’a fait Sciences Po. et comme projettent de le faire Polytechnique et Centrale, les universitaires feraient mieux de se battre pour remettre sur pied le système d’enseignement primaire et secondaire.
La France a besoin d’un excellent service public d’enseignement. Pour éviter que celui-ci ne s’affaisse dans la médiocrité, avant de se dissoudre dans le marché, il nous faut le réformer.
Il ne s’agit pas seulement d’une ambition intellectuelle, mais aussi d’une nécessité politique.
Je vais maintenant vous tenir des propos auxquels ceux d’entre vous ne sont pas habitués : si c’est Renault qui a racheté Nissan, et non l’inverse ; si, en ce moment, l’industrie automobile française embauche, alors qu’elle licencie dans d’autres pays, c’est en grande partie à cause du rythme d’innovation et plus largement d’une meilleure gestion de l’innovation dans les entreprises françaises qu’ailleurs.
Mais cet avantage est précaire. Le mouvement « Sauvons La Recherche et l’Université », qui a eu lieu l’an dernier, a fait apparaître que la reproduction – de chercheurs, mais aussi de techniciens de haut niveau que réclament les laboratoires – n’allait pas de soi.
Il y a, bien sur, un problème de moyens pour l’enseignement supérieur, mais pas seulement. L’un des facteurs d’affaiblissement de la recherche est très certainement l’attraction croissante des fonctions de « gestion » par rapport aux tâches intellectuelles et techniques auprès des jeunes en formation. Sciences Po. est devenu une quasi-école de commerce, une part croissante des polytechniciens se tourne vers la gestion. Même Ulm crée une prep. ENA – or de l’ENA, par les temps qui courent, on passe vite au « pantouflage » dans des fonctions de gestion… Où donc formera-t-on les hauts fonctionnaires, les chercheurs, les officiers scientifiques, les érudits ?
Comment pouvons-nous donner envie aux jeunes de se diriger vers le travail intellectuel – qu’il s’agisse des humanités ou des sciences dures – si nous ne leur donnons pas en modèle les hommes qui luttent pour la connaissance, les savants, les érudits ? Et si nous laissons se diluer l’enseignement secondaire dans les fadaises de la « culture jeune », avec le primaire insensiblement délayé jusqu’à 16 ans que nous propose le rapport Thélot, et bientôt un corps unique de professeurs et d’école et de professeurs de collège polyvalents : on aura ainsi perdu à la fois les qualités de l’instituteur et le lien du professeur avec sa discipline.
Ainsi, il n’y a pas de contradiction entre le fait que l’école apporte des connaissances désintéressées et qu’elle serve l’économie. Dans un mon de dur, la France, pour s’affirmer dans tous les domaines, devrait être une Sparte intellectuelle. Vous avez compris qu’à mes yeux, le choix n’est pas entre Sparte et Athènes, mais plutôt entre Sparte et la Béotie…
Si le système tient malgré tout, c’est pour l’essentiel dû aux qualités des enseignants, des professeurs du secondaire et des « instituteurs clandestins » qui sont entrés en résistance.
Cependant, il me semble qu’il y a un « angle mort » dans la position, notamment, de beaucoup de professeurs du secondaire : c’est qu’ils sont souvent incapables d’imaginer pour les élèves une autre réussite que la leur, et qu’ils projettent sur tous les élèves le modèle de leur propre parcours. Avec l’illusion que, de bons programmes, de bons enseignants recrutés par de bons concours permettraient une réussite à 100 % de tous les élèves dans l’enseignement général.
Le collège unique, entre autres inconvénients, nous a fait perdre la sagesse et le savoir-faire d’orientation des instituteurs. J’étais en début de carrière professeur d’histoire à Gisors, il y a vingt ans. L’instituteur, adjoint au maire communiste, qui prenait en charge la « CPPN » - c’était une classe réservée aux élèves en difficulté – réussissait à placer l’ensemble de ses élèves chaque année. Cela, les professeurs de secondaire n’ont jamais su le faire.
Bien sur, sur longue période, une proportion sans cesse croissante de la population parvient à une formation générale. Mais, pour donner une formation générale de haut niveau à tous ceux qui le peuvent, il faut admettre que tous les élèves ne peuvent pas y réussir. Il faut rompre, au collège, avec des dogmes comme celui de l’hétérogénéité totale des classes. Ce qui veut dire aussi qu’il y aura des classes faibles, et accepter d’y enseigner sans se juger soi-même à l’aune des élèves que l’on a.
Si tous les élèves ne peuvent pas réussir en suivant la même voie que les profs, il faut prendre au sérieux les autres voies de réussite. Et, donc, parler avec les entreprises, qui sont tout aussi mécontentes que nous de l’affaissement du niveau du primaire. Comme je suis spécialiste de droit du travail, j’ai l’occasion de discuter avec les représentants des professions : si vous voulez faire hurler la profession du bâtiment, dites-lui, comme l’avait fait un ministre, que les élèves n’ont plus besoins de maîtriser les quatre opérations parce qu’il y a des calculettes…Il faut faire comprendre aux collègues, ce que savent tous les spécialistes du marché du travail, que l’on réussit moins bien avec un bac général obtenu dans des conditions médiocres – avec la gym. et les TPE… - qu’avec un diplôme professionnel solide.
Relancer le mouvement de promotion sociale, fournir à la France les cerveaux dont elle a besoin, donner une base solide aux jeunes à qui nous transmettrons nos disciplines : pour cela, il faut autre chose que les actuelles IUFM.
Pour l’enseignement élémentaire, il faut de nouveaux instituts de formation des maîtres. Une structure spécialisée est nécessaire, car les techniques pédagogiques ont un domaine de validité réel pour l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul. Mais le recrutement et, si celles-ci font défaut, l’acquisition des connaissances doit être recentré sur le Français et les Mathématiques.
Pour l’enseignement secondaire, c’est à l’université de jouer le rôle principal. Quant à l’apprentissage du métier, il doit avoir lieu dans les établissements, en stage auprès de collègues chevronnés, et non sur le fatras humiliant de « sciences de l’éducation » que l’on oblige les jeunes à ingurgiter et à régurgiter.
Je voudrais pour conclure ajouter que l’initiative d’aujourd’hui n’appartient ni à « Vive la République ! », ni à « Debout la République » Tous ceux qui sont ici, dont beaucoup ont naturellement d’autres appartenances politiques que nous, y ont leur place.
Le regroupement pourrait se faire autour d’une revue en ligne, « Transmettre », à laquelle les organisateurs de cette réunion travaillent.
Des informations sur les suites de cette réunion seront accessibles sur les sites de VLR ! et de DLR (notre.republique.free.fr).
Nous ne sommes certainement pas d’accord sur tout, mais si nous ne nous unissons pas, alors que nous le pouvons, sur la question de l’école, nous nous reverrons dans dix ans pour constater que nous avons encore été battus séparément.
Amis républicains, compagnons, camarades, unissons nous ! Contrairement au rapprochement très déplaisant qu’effectuait un journaliste il y a deux jours – à partir du terme « républicain », il tirait un trait d’union entre Jean-Pierre Chevènement et Georges Bush -, nous sommes en désaccord sur tout avec l’actuel Président des États-Unis : sur l’Irak, mais aussi sur le service public, sur le droit social, etc. Ce désaccord partagé révèle entre nous de nombreux points communs. C’est ce que montreront les échéances à venir, sur l’école, et sur d’autres sujets.
